Les limites des formats
Le manque de recul, problème du format télé :
Les informations des journaux télé qui ont trait au conflit yougoslave s'intéressent en général à son aspect stratégique. La plupart du temps, il manque l’arrière-plan socio-historique : ce serait pourtant la seule manière de permettre une évaluation raisonnée des événements.
Ce contexte socio-historique est extrêmement complexe et il faudrait beaucoup de temps pour en donner une description appropriée… Malheureusement, les reportages télé ne durent qu’une minute trente.
Guerre de Croatie - Extrait du journal de 20h d'Antenne 2 le 15/09/1991
Au cours de cette petite minute de reportage trop d’informations sont véhiculées et on ne comprend rien ! Il faut pour cela avoir suivi les événements jour après jour en se documentant.
La guerre s’enlise — Extrait du journal de France 3 du 16/07/1995
Par manque de recul et à cause d'un traitement immédiat de l'information, le journaliste mentionne le génocide de Srebrenica sans en parler clairement , il n’a pas encore été reconnu à cette date. La purification ethnique est ici évoquée à demi mot, dans la dernière phrase : « sans connaître la situation précise de ces disparus mais on évoque déjà le pire : viols, exactions et assassinats… »
Le format magazine, en comparaison, permet de prendre le temps d’expliquer le conflit sous plusieurs angles. Les télévisions consacrent quelques émissions magazine en soirée sur le conflit avec en plateau des invités, des reportages..
Et les magazines de presse écrite publient des dossiers complets sur les Balkans.
Une francisation de la guerre :
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On applique le cadre d’un imaginaire collectif français à travers lequel le conflit sera appréhendé :
- rappel constant de la proximité géographique : « à deux heures de Paris » « dans notre Europe » « nos voisins »
- Pics de la couverture médiatique lors d’une présence d’acteurs français dans un conflit étranger. Visite surprise de François Mitterrand en 1992, présence du contingent français et des ONG sur le terrain l'année suivante.
Bihac la population et les casques bleus - Extrait du journal de France 3 édition du 19/20h du 04/03/1994
Focus sur les casques bleus français
Certains phénomènes sont appréhendés à travers un inconscient collectif européen. Ainsi, les camps de détention sont vus au travers du souvenir des camps de concentration de la deuxième guerre mondiale.
Camps de concentration en Bosnie - Extrait du journal de midi sur Antenne 2 du 07/08/1992
« Les camps de concentration serbes existent bien en Bosnie…cela ressemble étrangement à des camps ethniques et cela rappelle d’horribles souvenirs »
Massacre de musulmans en Bosnie - Extrait du journal de 20h d'Antenne 2 du 29/09/1992
Référence du journaliste à Oradour sur Glane.
Selon Jean-Claude Soulages, professeur au laboratoire Médias et Identités de l’Université de Lyon, le traitement du conflit par les télés françaises n’a rien de régulier.
« C’est durant l’année 1993 que les chaînes télévisées réalisent la plus forte couverture médiatique [...]. Le sujet est très peu présent dans les journaux TV français en 1990 et ce en dépit de signes annonciateurs de la fragilisation de l’édifice géopolitique yougoslave. […] »
La couverture s’intensifie « en août 1992 à partir de la découverte par les médias des camps de prisonniers bosniaques. Le traitement de l'événement culmine ensuite pendant l’année 1993, celle du siège de Srebrenica durant lequel les journaux télé insistent beaucoup sur la personnalité du général Morillon. […]
Deux pics sont particulièrement observables durant les périodes : le premier correspond à la découverte des camps en août 92, le deuxième en février 1994 correspond au bombardement du marché de Markalé à Sarajevo.
Le phénomène d’intensification le plus spectaculaire se produit cependant le 28 juin 1992 journée du voyage surprise et mouvementé de François Mitterrand à Sarajevo. »
Source : La construction thématique du conflit en Ex-Yougoslavie par les journaux télévisés français (1990 — 1994)
Patrick Charaudeau, Guy Lochard, Jean-Claude Soulages
Mots, Année 1996, Volume 47, Numéro 1
Le phénomène du mort kilométrique :
Il s'agit du fait qu'un individu serait d'autant plus sensible à un événement que celui-ci s'est produit près de lui. Le phénomène du mort kilométrique a été mis en évidence en 2000 par une expérience mené par Leyens et son équipe, chercheurs en psychologie sociale.
Un même article, relatant un incendie, a été distribué à deux groupes de lecteurs belges. Leyens a dit aux uns que le drame s'est produit en Belgique, aux autres qu'il avait eu lieu en Grande-Bretagne. Il leur a ensuite demandé de prêter des émotions aux victimes. Il s'est avéré qu'à des victimes supposées belges, les lecteurs ont prêté plus d'émotions que ceux qui ont cru que les victimes étaient britanniques. Leyens en a déduit qu'un lecteur humanise plus des victimes dont il se sent proche (géographiquement, mais aussi culturellement ou socialement).
Partant de ce principe, les médias traitent en priorité l'information nationale plutôt qu'internationale. On peut supposer qu'une francisation du conflit des Balkans vise à mobiliser le public en le rapprochant des victimes.
Les risques du récit émotionnel :
Le piège des discours émotionnels — Extrait de l'interview de Dana Popescu
À la fin de l'interview Dana Popescu explique qu'un même témoignage peut servir d'illustration de la situation de civils de deux camps opposés.
La méconnaissance des Balkans, un facteur d'erreur :
Erreurs d’information — Extrait de l'interview de Yves Tomic
Certains journalistes connaissent mal la géographie des Balkans et confondent Slavonie et Slovénie. Par conséquent, l'information est erronée dans les médias français.